Bonsoir chers lecteurs férus de belles histoires et de découvertes culturelles, ici votre hôte, Spencer Nine, dit Tricaudin, dit le Mangeur de Renard, grand voyageur, archer émérite, qui foule de ses sandales, enfin vous connaissez le refrain, n’est-ce pas … Vous n’avez jamais remarqué à quel point les héros ont toujours eu une enfance tragique ? Orphelins traumatisés par l’assassinat de leur parents, rois sorciers maudits à la constitution déficiente ou jeune barbare timide devenu esclave à 12 ans après qu’on ait décapité sa môman… Alalah, quel cinéma !!

Non, votre serviteur n’a pas eu, lui une enfance malheureuse, bien au contraire… Il a grandi bercé par l’amour de ses adorables mamans, et a reçu diligente éducation de la part de ses nombreux papas de passage. Ah ! Nostalgie, quand tu nous tiens…

 

LANGE TRONC

 Maison close Atypique

 

Mes premiers souvenirs sont les seins énormes de Maman Vilmina. Deux splendides hémisphères laiteuses et confortables, contre lesquelles je me blottissais tout minot, quand harassé par une journée de jeu, et de grappillages innocents sur les cadavres de la dernière bataille rangée, je m’effondrais contre son cœur, le corps rompu de fatigue… J’avais quoi ? Quatre ou cinq ans ? Et cette énorme femme, qui cumulait la finesse des traits elfiques Akkyshans et un embonpoint digne d’une ogresse, était pour moi un creuset de tendresse et d’enseignement. Ah, il fallait la voir, massive et princière, régnant sur tout ce petit microcosme que peut être le bordel ambulant d’une armée en campagne. Elle siégeait, fort digne, au beau milieu du hall, ses formes pleines reposant au sein d’une toile de soie digne d’une veuve noire. Bien sûr, il y a eu quelques malappris, quelques frustrés pour comparer maman à une « tarasque de mer, blafarde, et prise au filet » mais il ne faisait pas bon la contrarier, ou lui manquer de respect, je peux vous l’assurer. On murmurait qu’elle avait gardé certains tours de mains dignes des sorcières maudites de son peuple d’origine et qu’elle pouvait vous jeter le mauvais œil ou d’autres malemorts insidieuses… Mais bon, les gens aiment les racontars.

« Et le fait qu’elle t’ai envoyé verser de la colle de fishoiro dans le fourreau des plus insultants, ou frotter de gros sel et de sable l’articulation de leurs genouillères juste avant qu’ils ne montent au front n’a sûrement rien à voir avec cette salle réputation… »

Ils ont vite fait de se moquer, et ce n’est certainement pas de gaîté de cœur que ma tendre mère avait perdu ses deux pieds et une partie de ses jambes en franchissant à pied, dans la neige, les cols des montagnes du Béhémot… Malgré toutes ces mésaventures, elle affrontait la vie en riant, et avec une énergie peu commune, même parmi les filles de sa profession. Ah, je peux témoigner qu’un tour dans les filets avec elle avait tout d’une aventure. Combien de spadassins sauvages, de guerriers vigoureux, j’ai vu tenter de l’escalader dans son aire de soie, par la face nord ou la sud, tanguant comme des matelots ivres bringuebalés par les secousses de son hamac de fortune, pour finir piteux et le cul sur le sol, noyé dans un de ses grands éclats de rire qui montaient du cœur de sa carcasse pâle et secouaient sa chair opulente d’un tsunami incontrôlable… La chevaucher tenait de l’exploit sportif et les quelques rares assez souples ou assez agiles pour arriver à se cramponner à sa chair gonflée d’amour, à ces bras chargés de tatouages arachnéens et à ses hanches larges comme la porte de la cathédrale St Fulcran en Calarde, ces quelques rares là en tiraient un orgueil particulier, une fierté bien méritée qui les distinguaient des autres mercenaires et les rassemblaient à la fois en une fratrie joyeuse et protectrice sans laquelle la maison aurait brûlé maintes fois, je dois l’avouer… Mes tuteurs, mes petits papounets à moi : Fingolus « le Thrace », Rokvir de Roricbourg dit « Moule à Merde », Jolan « roi des mules », Ulfrik «  l’Ecorcheur de Blancherive » et j’en passe…

Quand ils étaient là, la maison résonnait de chansons viriles et de récits glorieux…Et de quelques blagues olé olé, que mon éditeur, tout pétri dans son monothéisme bourgeois ne m’a pas autorisé à rédiger ici…

« Si c’est celle du mage, du guerrier et du demi orque qui vont au bourdeau, on le comprend… »

Enfin, on peut toujours se retrouver à la taverne, vous verrez un peu quel héritage comique ils m’ont laissé. Moi, moi j’écoutais émerveillé, sur les genoux d’Ysolda qui me passait tendrement sa main dans les cheveux…. Enfin sa main, c’est beaucoup dire : la pauvre petite était née difforme, avec des épaules naturellement dénudées de tout moignon, ou de tout appendice d’aucune sorte. Disons qu’elle me passait ses doigts courts dans mes boucles blondes… Ses orteils si vous préférez. Ysolda… Je n’ai jamais vu quelqu’un qui pouvait égaler sa souplesse serpentine. J’avais beau me glisser sous n’importe quelle machine de guerre quand nous jouions à cache cache... (...à cache cache, à cache, cache, avoue plutôt comme tu l’as fait un soir de boisson que tu as essayé un nombre incalculable de fois de t’enfuir avec la caisse !) elle me saisissait toujours les bretelles d’un grand coup de dents… Elle avait un temps travaillé dans un cirque ambulant, dînant, cousant, lançant des couteaux même, le tout avec les pieds. Et puis un hiver de disette, elle s’était découvert d’autres sortes de talents, toujours au bout des orteils… Il paraît qu’il y a un public de fétichistes pour ça. Enfin, elle avait du succès d’autant que je m’en rappelle…

Enfin pas autant que Syréna qui m’apprit la natation, elle qui était toujours fourrée dans son aquarium, souriante, mais froide comme la Mort. Et pour cause, elle l’était. Morte. Zombifiée de belle façon, oui, sinon comment aurait-elle pu rester sous l’eau des heures durant ? On lui avait inventé un passé de sirène, plus vendeur et au combien que la bête vérité nécromantique. « Mais chérie tu es gelée… » « C’est que mon aquarium n’est pas chauffé mon gros lapin… » Ah, elle nous faisait mourir. Un sens de la répartie, un appétit pour les farces… Avec elle j’ai fait les 400 coups, et même quelques autres…

Comme quand nous cachions les pilules d’Eponia. La pauvre… Elle, c’était une cérébrale. Échappée d’un harem Syhar, elle avait une intelligence vive, nourrie par les écrits des philosophes et des savants exotiques. C'est un peu à elle que je dois cet amour des belles lettres... Amour dont vous profitez gracieusement, bande de chenapans. C’est aussi elle qui avait conçu le bazar, tout cet établissement de pacotille qui se pliait et se dépliait comme un livre pour enfant, avec ces trompes l’œil et ses animations en papier découpé… A l’arrêt, nous avions l’impression de vivre dans un palais. Mais quand l’armée était en transit, nous n’avions plus d’espace pour vivre, les trois chariots engloutis sous les cloisons amovibles, les piquets, les murs pliables et les bâches. Nous nous serrions les uns contre les autres, les fesses à peine posées sur quelques planches… Eponia souffrait du Haut Mal. Parfois au beau milieu des ébats avec les clients, elle se pliait en deux, convulsait en braillant des phrases sans queue ni tête… Vous savez comment sont les soldats, ils s’imaginaient y lire les prédictions d’une sibylle… Certains la besognaient même de toute branle espérant provoquer la crise prophétique… Je n’ai jamais vraiment su quelle part de superstition il y avait à cela… Non. Ces crises me terrifiaient. Et c’est étrange car j’ai toujours été d’un naturel hardi, comme on me connait, mais voir ma maman tordue, écumante et débitant des imprécations…

Non. Je préférais traîner dehors, les mains dans les poches, à humer l’air du temps, regarder s’entraîner les hommes ou bien à surveiller les bœufs, avec Cerbère. C'était la plus vieille de la harde, une sorte de femelle alpha, veillant tout croc dehors sur le reste de la meute... Elle dissimulait sous une capuche des traits massacrés, une plaie ouverte à la place du visage. Peut être son mari était-il un boucher en goguette, précurseur du cubisme, à moins que ces blessures ne soient les restes d'une vie en marge des champs de bataille. Nous nous demandions même si dans son enfance, Cerbère n'avait pas été de ces enfants enlevés par des coquillards et transformés en bibelot horrifique pour des nobles morts d'ennui... Je n'ai jamais réussi à lui soutirer le moindre mot sur son passé, tout juste ai-je appris qu'elle était recherchée dans plusieurs états... En tout cas je peux vous dire qu'elle savait tricoter du tranchoir, ça ! Étrange femme... Elle vivait en même temps coté de nous mais loin de nous, silencieuse, toujours avec les bœufs ou avec quelques soudards avec qui elle disputait d'interminables parties de Tric Trac. Les seules rares fois où elle entrait dans le bourdeau, c'était pour y cueillir un petit malappris par la couenne...

Ah que c'est loin tout ça. Bien sûr, il y en eu d'autres, d’autres mamans, certaines de passages d'autres qui m'intimidaient. Comme Luna et Fiona ces sœurs siamoises incapables de dire une phrase en entier! Il fallait que ce soit toujours la seconde qui termine ce que la première avait commencé... Tandis que les soudards en besognaient une, c’est l’autre qui s’enflammait… Ou encore cette femme étrange, qui ne quittait jamais sa chambre, perpétuellement nue, avec une chair si pâle qu'on aurait pu la croire transparente, tellement on devinait os et vaisseaux au travers. J’en ai encore la chair de poule… Mais quoiqu’il en soit, et même si je demeure un grand héros à la beauté tragique, je n’ai pas pour autant eu une enfance malheureuse. Non. J’étais choyé, dorloté, nourri et éduqué de belle façon… Enfin, juste avant le drame.

La prochaine fois, nous verrons comment un banal litre d’huile de baleine et un paquet d’allumettes peuvent constituer un tournant définitif dans la vie d’un innocent garçonnet… En vous remerciant, bonsoir.

 

(Une version de cet article, PDF, avec des illustrations et des instantanés devrait suivre... Ainsi que d'autres articles signés du sémillant Mr Spencer)

 

 

 

 

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