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Le boulet filait droit vers lui dans un sifflement strident et il se pencha pour l’éviter malgré le poids de son canon à lui, posé sur son épaule. Javier, son comparse qui tenait la culasse de l’engin qu’ils portaient à deux, fit de même et le projectile atterrit derrière lui, perçant le pont. Heureusement le bois épais du plancher allait ralentir sa chute et il ne pourrait pas percer la coque de la trirème pirate. Tirso chercha à distinguer une silhouette ennemie à travers le brouillard et la fumée. Les artificiers de leur bateau et ceux du voilier des Cités Marchandes faisaient tonner leurs pièces à qui mieux mieux sans faire de gros dégâts pour l’instant. Mais quand les navires seraient suffisamment proches Javier mettrait le feu à la poudre et BOUM ! Il faudrait alors que lui, Tirso, soit suffisamment robuste pour encaisser le recul et recharger immédiatement. Il était fier de faire partie de la Nation pirate de Malacca, la seule qui comptait assez de tarés dans son genre pour adopter cette stratégie et la maniabilité de son engin de mort ferait la différence l’heure venue. Il sentait sourdre en lui une excitation froide qui lui rongeait le ventre. Son cœur battait à tout rompre, accompagnant le ronron des pales de la grande roue à aube qui se trouvait à la poupe du bateau et qu’il n’arrivait à apercevoir dans toute cette purée de pois.

Machinalement, il reporta son attention de ce côté et son regard tomba sur leur passager. Le borgne aurait pu rester sagement dans sa cabine puisqu’il avait payé l’équipage pirate rubis sur ongle pour forcer le passage des côtes Marchandes. Au lieu de quoi il était debout sur le pont, un long fusil argenté dans ses mains. Tirso jeta un coup d’œil en coin à l’admirable fils de pute dont la petite réputation avait fait le tour des tavernes de Malacca il y avait de cela quelques années : Rall McBrat ! La légende était plantée là, à quelques mètres à peine, à nettoyer ses ongles avec ses incisives inférieures, les yeux levés au ciel et poussant des soupirs à fendre l’âme.

Tirso aurait bien aimé s’interroger plus longuement sur les raisons qui avaient éloigné le héros du devant de la scène mais une bille de métal traversa la brume dans un embrasement rouge depuis le bateau des Cités Marchandes pour s’écraser au fond de sa boîte crânienne.

La chute de son corps fut le prélude à un déluge de plomb. Les explosions des pierres à briquet déchirèrent le voile de fumée et très rapidement la trirème pirate hala le navire marchand. Dans un effort désespéré, les Gardes Commerçants tentèrent un assaut en prenant pied sur le vaisseau des hors-la-loi. Dans une détonation rougeâtre, le fusil de McBrat fit sa première victime tandis que le remplaçant de Tirso piétinait le cadavre de son camarade pour prendre sa place. Le canon fit feu, emportant le bastingage du voilier adverse et trois marins. Bombardant soigneusement le voilier, les canons mobiles des pirates semaient la panique du côté des Marchands et n’allaient pas tarder à envoyer par le fond le navire de leurs adversaires. Sans aucun butin à bord, ce voilier n’était là que pour protéger les côtes des Cités et n’apporterait de toute manière aucun bénéfice. Les pirates s’amusaient donc qui à faire de gros trous dans la coque, qui à balayer l’équipage. Tirso avait cessé de respirer : la poudre de toutes ces armes grondantes qui rendait l’atmosphère suffocante ne vint pas s’infiltrer bien au chaud, dans ses poumons. Les combattants, la gorge en feu, avaient, eux, de plus en plus de mal à distinguer quoique ce fut à travers les larmes que leur arrachaient les fumées nocives et l’on passa à l’arme blanche lorsque les munitions vinrent à manquer. Le très décontenançant style à trois lames de Rall McBrat fit des ravages dans les rangs des Marchands. Le loup de mer se mit en marche dès que le vent eut quelque peu dissipé le brouillard toxique et les mirettes vides de Tirso ne perdirent pas une seule miette du spectacle. Un Marchand eut à peine le temps de poser le pied sur la trirème que McBrat le percutait violemment contre le garde-corps, allait chercher une lame assez courte planquée dans son dos et la lui enfonçait dans le côté. Alors qu’un autre marin prenait position sur le pont, une rapière jaillit du fourreau et lui dessina un collier rouge au niveau du cou, d’une horizontalité quasi parfaite. Le Pirate se repoussa de la barrière pour éviter le trait d’un marin peu assuré. Rall employa sa lame pour accrocher la garde arrondie de son long couteau toujours plantée dans le dos de sa victime et l’envoyer comme un projectile dans la gueule de son adversaire qui fuyait le long de la rambarde. Pendant ce temps, un Garde Commerçant vint s’écraser sur la dépouille de Tirso, les entrailles répandues par un boulet de canon tiré à bout portant par Javier. Rall McBrat, en dégainant de la main gauche sa troisième arme, plus lourde, bloqua une attaque et repoussa son nouvel opposant alors qu’il lui ouvrait le ventre de la pointe de sa lame à droite. McBrat finit d’enfoncer sa rapière dans le marin bien blessé pour le projeter à terre et la lâcha pour récupérer son poignard et achever son adversaire Il mit la garde du coutelas dans sa bouche et se ressaisit de sa rapière juste un peu trop tard : un Marchand venait de lui planter le bras. Se collant à lui, Rall lui entailla le visage avec la lame qu’il avait coincée entre ses dents. De surprise son ennemi recula, ce qui permit au Pirate de se plaquer contre lui pour rentrer dans sa garde, cimeterre et rapière croisés sur le torse. D’un mouvement ample, il sépara les deux lames zébrant mortellement son opposant qui s’écroula à deux pas d’un Tirso hilare pour l’éternité. Peu à peu, les Pirates gagnaient du terrain et bientôt le combat se porta sur le voilier marchand. Une dizaine de Frères de la Côte qui avaient abandonné leurs rames au pont inférieur passèrent en courant au dessus du mort pour se joindre à la curée. Un incendie s’était déclaré sur le navire adverse et dans un craquement forcément sinistre le mât s’abattit à quelques mètres, manquant de réduire en bouillie ce qu’il restait du pauvre Tirso mais défonçant d’autres corps moins chanceux ainsi que plusieurs planches du pont de la trirème. Le vent engendré par l’effondrement finit de dissiper les émanations et les dernières fumerolles vinrent s’enrouler autour des jambes du premier flibustier délaissant le combat qui allait cesser sans tarder. Peu à peu, les Pirates regagnèrent leur trirème aidant les blessés à marcher ou soutenus par de nouveaux Frères ayant préféré la désertion de la Marine Marchande à une mort certaine. Une nouvelle recrue sentit une grosse paluche se poser sur son épaule alors qu’il allait enjamber Tirso. Son regard affolé remonta le long du bras puissant qui le retenait pour se plonger dans le regard dément d’Orso : « Je te reconnais, toi, aboya le Chien des Mers ! C’est toi qui a tué Doug ! ». Les yeux du commerçant s’agrandirent encore quand la navaja vint se planter dans son épine dorsale et restèrent définitivement fixés sur ceux de Tirso quand la victime s’écroula par terre. Après avoir consciencieusement fouillé les poches des macchabées tout autour de lui, Orso tenta de provoquer une bagarre avec le Poulpe, pensant que le tatoué avait récupéré plus de trésors que lui. Rall McBrat, qui contemplait la scène d’un air sévère, poussa un ultime soupir. Il dégagea sa jambe de bois de la fissure dans laquelle elle était allée se loger quand il avait sauté depuis le voilier des Cités marchandes, une fois la bataille terminée. Sa démarche claudicante s’arrêta devant Tirso. Il se baissa et contempla le marin mort : « Dis-moi, petit ! Crois-tu que tout cela en vaille vraiment la peine ? ». Sa main rugueuse passa sur les yeux vitreux du jeune homme et lui ferma les paupières.

 

 

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